Marathon sur Glace - Lake Morey

Rod Willmot - 21 janvier, 2002

 
Nous étions six Québécois à descendre à Lake Morey, Vermont, pour les championnats nationaux du marathon sur glace: 2 maîtres-patineurs du club à glace de Québec, Gaétan Rochette et Pierre Gagné, et trois patineurs de Roller-Montreal, Bernard Doth, Simon Côté, et moi (Rod), accompagné de mon épouse, Kristi. Il faut dire d'abord que le site est très beau: un lac de taille moyenne entourée de montagnes, le circuit de 1 km à quelques centaines de mètres de la verge, mais qui semblait dans un autre univers, et le Hulbert Outdoor Centre, ou plusieurs trouvaient gîte dans les cabanes et où nous nous réunissions pour la bouffe et pour nous étirer devant le grand foyer. Une atmosphère acceuillante et des plus informelles, qui facilitait les échanges et les rencontres.

Samedi c'était des courses de 5, 10, et 25 km, celle-ci étant la première épreuve des quatre braves (Gaétan, Pierre, Simon, et Bernard), qui allaient faire aussi le 50 km dimanche. Pour ma part, ayant été malade pendant deux semaines, je n'étais là que pour une seule course, le 50 km. Les seuls résultats dont je me souviens sont, dans le 25 km, le 2me dans sa catégorie de Pierre Gagné, et le 3me dans la sienne de Bernard. Lisez bien ce que je dis: Pierre était de loin, mais de loin, le plus fort de notre gang, et pourtant il n'était que 2me dans sa catégorie, et pourtant sa catégorie était -- les 60-69 ans!

Tandis que les autres patinaient samedi, moi je servais avec Kristi comme marqueur: sur des feuilles nous faisions note du temps de passage de chaque patineur (nos 4 Québécois) pour le tour qu'il achevait. Ceux qui n'ont jamais faite cette tâche ne peuvent pas concevoir combien elle peut être difficile. Si ton patineur se trouve dans un peloton de 20 qui filent à 30-40 km/h... à moins de le situer de loin, jamais tu ne verras son numéro quand il passe comme ça. Kristi a pris la feuille de Gaétan, qu'elle trouvait facile à suivre parce qu'il patinait calmement avec Bernard et Simon. Ces deux-là, moi je les reconnaissais de loin, n'importe où sur la piste, Bernard pour son style (qui est identique sur lames et sur roulettes), Simon pour son habit de ski alpin et un peu aussi pour son style puissant et fluide, parfaitement adapté à la glace et bien différent de comment il patinait cet été. Facile de noter leur passage puisque Bernard criait mon nom chaque fois!

Mais quant à Pierre -- où était-il? Et qui était-il? Car au moment où j'ai accepté de marquer sa course et celle de Gaétan, les deux visages étaient à moitié cachés! Distrait, je ne me souvenait pas de ces hommes que j'avais pourtant rencontrés le dimanche précédent à Lac Beauport. Je commence à chercher son numéro, 267... Sachant qu'il est vite, chaque fois que passe le peloton j'écris un temps pour lui, parce qu'il est sûrement là-dedans quelque part. Je fais ça pendant une dixaine de tours! ...jusqu'à ce que Kristi réalise que celui qui semblent porter "261" est en fait "267", et en le regardant s'éloigner nous mémorisons comment il paraît... vu de dos. Or, vu de dos il était gris, bleu, et noir, ce qui le distinguait nettement de la masse des patineurs avec leurs habits de couleurs vives. Pourtant, chaque fois qu'on regardait approcher des patineurs vites, il était introuvable! Finalement nous avons réalisé que vu de front il portait surtout le jaune, ce qui lui donnait un aspect complètement différent de ce à quoi on s'attendait... et dès lors j'ai absorbé le visage, le corps, et le style, ce qui m'a permis enfin de le reconnaître de loin aussi. Ma feuille pour lui était pleine d'erreurs, mais grâce à quelques observations on a fini avec le bon résultat.

Une chose pareille m'est arrivé au 50 km. Pendant un tour Kristi m'a perdu, parce que des fois j'étais seul, des fois je roulais bien avec un groupe rapide, des fois j'étais avec d'autres. Je me perdais aussi! Heureusement je comptais les tours avec mon montre, car à un moment donné j'ai entendu "20 tours à faire!" quand mon montre indiquait que j'avais déjà fait 31. Naturellement j'ai fait un 51me tour pour être sûr, mais c'était facile après de trouver où elle s'était trompée: un temps de passage de 2 fois mon moyen, ce qui indiquait que j'avais fait deux tours. Beaucoup des marqueurs ont dû faire de telles corrections.

Mon histoire du 50 km est malheureusement plus longue que le paragraphe ci-dessus. Ça commence vendredi, que je passe dans la création intense. Samedi soir encore la poésie me surprend, et ça continue toute la nuit, et pas des choses joyeuses mais des choses difficiles -- on accepte ce qui se donne, c'est la règle. Préoccupé par mes pensées, obligé de me lever plusieurs fois pour écrire quelques bouts dans la salle de bains (pour ne pas déranger Kristi, qui dormait bien!), je n'ai reposé une sacrée seconde. Le matin venu, je savais trop bien qu'en plus d'être mal en forme physiquement, et mal préparée techniquement, j'étais distrait, craintif, négatif, et je n'avais le moindre désir de faire une course!

Serais-je le seul à avoir pris un départ dans le négatif? Sûrement que non... Et je crois que pour ceux qui s'en tirent bien d'une telle expérience, la clé c'est les bonnes habitudes acquises pendant des mois et des années d'attention à ce qu'on fait. La tête perdue dans la brume, on se souvient de comment s'habiller pour les conditions, de quoi boire et quand. Fatigué après quelques tours, on se souvient de se gérer, on a la certitude acquise qu'on peut continuer. Les opportunités se présentent (un peloton arrive pas-trop-vite!) et au lieu de se fourrer dans la solitude, on saute dedans, on accélère, on contribue. Si on chute, on fait Bof! et on se reprend. On patine mal, mais on s'acharnent constamment à essayer de faire mieux. Les bonnes habitudes nous sauvent.

Donc j'ai eu des moments de bonheur dans cette course. L'extase du peloton. La folie d'avoir le vent au dos et de voler sans effort pendant 450m -- comme faire du luge. Le courage et l'amitié des patineurs. Naturellement à la fin et pendant des heures après j'étais dégoûté de tout ce que j'avais fait, mais c'était la manque de sommeil. Une bonne nuit plus tard j'ai plutôt l'impression d'une foule de petits victoires, dont: le fait d'avoir affronté sans cesse mes défaillances techniques, même si je ne les ai pas vaincues. Et le fait d'avoir tout donné.

Je termine avec un gros merci au Montshire Speedskating Club de Vermont/New Hampshire, à Jamie Hess et à tous les autres bénévoles qui ont travaillé là-dessus. Une fin de semaine fantastique, un incontournable pour l'année prochaine.

Rod Willmot

 

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