Athens-to-Atlanta...

Rod Willmot - 11 octobre, 2001

 
Les résultats, avec nos positions au classement général, suivies de celles dans nos catégories respectives:
Rod & Chrisy, A2A Charles Beaudoin - 5:22:51 - 35 - 16e
Bernard Doth - 6:15:52 - 96 - 9e
Rod Willmot - 7:03:16 - 135 - 12e
Les numéros ne vous disent pourtant rien comparé à ce que nous avons vécu, alors permettez-moi de vous raconter la vraie histoire...

Le voyage d'abord: ç'a été facile et plaisant sur tous les bords. Entre nous trois il n'y avait jamais de chicanes, c'était toujours la bonne humeur, bonne conversation, bonne musique... Chacun s'adaptait aux besoins des autres, et quand une occasion se présentait de faire quelque chose de beau ensemble, chacun sautait tout de suite dedans. Je ne pourrais pas demander de meilleurs compagnons de route!

Si nous avons fait une seule erreur, c'était de penser que le voyage serait plus longue qu'elle n'était. En quittant Montréal avant 9h jeudi, nous sommes arrivés à Athens à 7h vendredi... ce qui était formidable, sauf que nous n'aurions pas acces à notre chambre jusqu'à 14h! Obligés à tuer du temps, nous avons fait un peu de tourisme (c'est génial, Athens), pour ensuite chercher un restaurant pour le déjeuner (tout un périple avant de trouver la place recommandée), faire de l'épicerie, explorer les alentours à la recherche d'un endroit pour patiner. Au fond nous en avons tiré bénéfice à chaque tournant. Plus tard dans la journée, après un peu de repos, nous avons patiné dans un bel endroit à l'extérieur de la ville, un complexe sportif entouré d'arbres.

Samedi c'était le repos, l'inscription, le grand social... A l'inscription nous avons retrouvé nos amis d'un peu partout, y compris, de mon côté, Mike Margolis avec qui j'ai fait A2A l'an dernier, et Bruce Johnson qui était fort content de revoir Charles. Il y avait trois patineurs qui sont venus au Défi l'an dernier, Ed Leibnitz d'Empire Speed, Blake Lambert, et John Wichers du club de Boston. Et nous nous sommes rejoints avec les deux patineurs du club de Toronto, Gillian Clarke et Lanny Totton.

En fin d'après-midi nous avons pris les Torontois avec nous pour patiner dans notre bel circuit de pratique, ce qui a été la préparation parfaite pour la course. Samedi soir il fallait d'abord retourner à la salle d'inscription pour écouter le speech de Henry Zuver, grand fondateur de A2A. Cela nous a permis de trouver un bénévole, la jolie et on-ne-peut-plus gentille Jessica, pour conduire notre minivan à Atlanta le lendemain. Et puis John Wichers nous a invités -- les Québécois et les Torontois -- à joindre le beau gang de Boston dans un restaurant mexicain. (Bernard a hésité une fraction de seconde, convaincu qu'il lui fallait des pâtes...) Quelqu'un a acheté de la bière pour tous, quelqu'un d'autre des margaritas pour tous, et quant à la bouffe, oh là là, c'était bonne. J'ai rencontré un tas de monde, et en demandant à la table si quelqu'un d'autre visait un temps vers les 7 heures, j'ai trouvé ma coéquipière du lendemain, Chrisy Grudzien.

Dimanche matin nous nous sommes levés à 5h30, le départ étant à 7h30. Petit inattendu, il faisait frette dehors! Naturellement nous étions prêts pour n'importe quoi, mais quand même, nous en avons tous souffert au début. Après le réchauffement j'ai retrouvé Chrisy à la ligne, quelques minutes avant le départ. Tout d'un coup je réalise que mon Camelbak n'est pas sur mon dos.... je l'ai laissé dans le van! Malheureusement je venais d'envoyer Jessica au motel à la recherche de la bouteille d'Advil pour une autre patineuse (qui était convaincue qu'il lui en fallait comme prévention). J'attends et j'attends, tout en regardant les patineurs, mon montre, la rue où Jessica doit apparaître... en vain. C'est 30 secondes en retard que j'ai pris le départ, et ça m'a pris 15 minutes de chasse pour rejoindre Chrisy. Le tout sans le moindre panique. J'ai simplement décidé de faire la première heure+ à sec, et qu'à partir du premier checkpoint de porterais un stock de bouteilles dans ma chemise. (L'an dernier les derniers checkpoints manquaient d'eau, donc c'était important de se préparer.)

Avant de continuer mon histoire il faut que je vous dise que mon entraînement s'était vraiment pourri après mon coup de chaleur en septembre. J'étais prêt pour A2A en août, mais après, au lieu d'améliorer j'ai plutôt sombré, et dans les dernières semaines la technique aussi se déteriorait sérieusement. (Plus tard je décrouvrirais que le problème était mes bottines, vieilles de 5 saisons chaque sur glace et sur asphalte.) Pourtant, l'an dernier j'ai fini en 8:08 en prenant ça très très doucement (à la fin j'étais prêt pour un autre 50 km), et cette année, même si je ne pouvais pas attendre grand'chose, je savais que je finirais plus vite. Tout ce qu'il fallait était de patiner à mon gré, en faisant un bel effort et en travaillant avec au moins une autre personne pour sortir le plus de vitesse possible des descentes.

Après que j'ai rejoint Chrisy, pendant un couple d'heures j'ai sauté de groupe en groupe parce que son peloton était trop nombreux, avec beaucoup de patineurs qui s'entravaient entre eux. Finalement ça s'est placé et nous avons continué ensemble, elle et moi et de temps en temps quelques autres qui savaient travailler ensemble. Or, A2A est une histoire de collines, et Chrisy, étant une femme plutôt costaude, était une bonne grimpeuse, tandis que moi -- ouf! Peu importe que j'avais fait énormément plus de grimpe que l'an dernier, j'étais et je suis et je serai toujours le plus faible des grimpeurs au monde. (Pourtant je mijote déjà un plan d'attaque pour changer ça....)

Donc, bien avant Dacula, le faux half-distance à 61 km, mes jambes ont commencé à faillir. On grimpe constamment avant de gagner Dacula, avec naturellement plusieurs belles descentes suivies de montées plus grandes pour aller plus haut. Bientôt je n'étais plus capable de prendre la position très-assise pour les descentes, mes jambes brûlaient trop. Dans les montées, pendant que Chrisy avançait bien, je devais travailler beaucoup plus lentement, péniblement, patiemment. L'exemple de Chrisy m'a inspiré de me pousser beaucoup plus fort que je ne l'aurais fait seul, car je souffrais énormément, absolument le plus de ma vie. "Ah la pauvre Chrisy, d'avoir un coéquipier pareil!" Pourtant, nos forces étaient complémentaires: je suis pas mal aérodynamique en descente, j'étais le plus fort sur le plat, et je comprenais mieux le circuit et le rapport temps/distance/effort. Dans les descentes je prenais toujours l'avant, et c'était étonnant combien vite nous roulions. En une seule descente nous pourrions rattraper jusqu'à 200 mètres sur des patineurs qui ne travaillaient pas ensembles -- rattraper et dépasser à vitesse du train d'express. Étonnant, et rien qu'à nous deux.

Alors, Chrisy savait très bien que si elle me lâchait au sommet d'une colline, je la rattraperais soit en descendant soit sur le plat, et le seul résultat aurait été de nous ralentir tous les deux. Pourtant je ne comptais pas sur elle de rester consciente de ça. A chaque montée, pendant qu'elle prenait une avance de 10-20 mètres, je gardais contact avec la voix, même jusqu'à donner l'ordre de m'attendre au sommet. Comprenez-vous cela? Si j'aurais perdu courage je n'aurais rien dit; si j'aurais manqué le coeur pour surmonter la douleur et pousser plus fort, j'aurais laissé trop agrandir la distance, ou j'aurais fait des plaintes, et elle aurait inévitablement fait l'erreur de continuer seule -- jusqu'à ce que je la rattrape. Tout cela représente une victoire personnelle. Même en vivant le plus de douleur que j'ai jamais connu, j'ai gardé la tête claire, je n'ai jamais cessé de croire en moi et de savoir que je faisais exactement ce qu'il fallait. Je vous raconte ça parce que c'est très important, et plusieurs ne le savent pas. Dans les pires moments il est trop facile de se dire, "Les autres sont plus forts, je souffre tellement, j'ai pas droit de m'imposer." C'est des bêtises.

J'interrompe l'histoire pour raconter mon meilleur moment. C'était à l'extérieur d'Atlanta, une de ces intersections qu'on approche en descendant, où on risque la vitesse tout en espiant pour voir s'il y a un policier pour stopper les autos. Jamais je ne ralentis, je crie "Is there a cop? Is there a cop? Yes! There's a cop! LET'S GO!!!" Je fonce, mais de notre côté il y a deux filés d'autos à contourner, je crie les instructions à Chrisy, il faut les contourner à gauche, mais ensuite il faut virer raide à droite, tellement vite que je glisse presque sous les autos qui s'en viennent dans l'autre direction, puis on passe sous un pont et tout de suite après on tourne raide à gauche, encore une fois un policier est là mais je dois faufiler entre d'autres autos sinon je meurs -- réussi! Et là j'ai hurlé comme une bête, de joie pure et dure. 5 secondes d'adrénaline à 300%, le top du top, croyez-moi. Je continue...

Plus on s'approche d'Atlanta plus le terrain s'adoucit, même si les surfaces déteriorent. Pendant les derniers 15 km Chrisy était confuse et fatiguée; elle croyait que nous allions rentrer tard, et à toutes les 30 secondes elle se plaignait de la surface ou du fait de monter ou de la distance qui restait. C'est là que ma contribution a joué parce que je savais exactement où j'étais et combien de temps ça prendrait, d'ailleurs sur le plat et le faux-plat -- qui était tout ce qui nous restait -- j'aurais pu continuer pendant des heures. Je l'ai tiré jusqu'à la fin, tout en la rassurant qu'on allait finir bien. Au fait, en rentrant dans 7:03 j'ai amélioré de 1:05, tandis que Chrisy a amélioré de 1:10. Toute une réussite.

A la fin c'est comme le paradis, tout le monde s'étend sur le gazon, on se félicite, on retrouve les amis, on applaudit les arrivants, on bouffe, on boit, on s'étire. Eventuellement nous sommes allés à pied au Sheraton pour la cérémonie des prix, ou Chrisy a découvert qu'elle venait d'arracher la première place dans sa catégorie. C'était complètement inattendu, elle était bien contente! Après, encore une fois la gang de Boston nous a invités de souper avec eux, cette fois à un petit restaurant de "ribs" (côtes levées) qui s'appelle Fat Matt's. Et là, ça a été la grande célébration, l'apothéose, le couronnement de tout notre travail. Un endroit sans la moindre prétention, des plus authentiques et savoureuses, avec de la bouffe pour en mourir d'extase, et en plus -- en plus! -- un trio blues fantastique. De la bière à flots et une vingtaine de patineurs joyeux. Pour moi et pour plusieurs autres je crois, cette soirée-là a été la plus heureuse de toute l'année.

Pour ceux qui lisent ces mots et qui n'ont jamais fait un tel événement, comprenez-vous maintenant comment ça vaut la peine de s'aventurer, de faire des épargnes, de s'entraîner, de prendre le beau risque? On peut être poche comme un poisson, on peut souffrir incroyablement (ou pas!), mais on aura des expériences merveilleuses et inoubliables. On en revient profondément enrichi, avec un tas de souvenirs et de nouveaux amis, et surtout avec une confiance en soi qu'on ne trouverait jamais en restant tranquillement à la maison.

Dimanche nous avons dormi encore à Athens, mais à 4h lundi matin nous nous sommes levées pour le voyage de retour. Vous pensez sûrement que nous étions tellement fatigués que les prochaines 22 heures d'autoroute ont dû être pénibles. Au contraire! C'était la belle musique, la bonne conversation (surtout au sujet du Défi), et souvent de la rigolade assez folle. Qu'est-ce que je peux ajouter sinon qu'on est bien entre amis, d'autant plus entre patineurs amis, et d'autant plus encore entre des patineurs amis avec qui on vient de partager une belle aventure.

Rod Willmot

 

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