| [Au moment de rédiger le texte suivant, Kim Perkins venait de gagner pour la 3e fois
la course dont elle fait mention au début. Traduction de Rod Willmot.]
Récemment, citant des problèmes de sécurité, quelqu'un sur la liste d'envoi d'Athens-to-Atlanta a proposé de bannir le cross-drafting de cet événement. D'autres lui ont fait écho, disant que la compétition serait plus juste si les femmes devaient patiner ensemble seulement, et non plus avec les hommes. Cela est évidemment un non-sens. Je n'ai jamais entendu un seul argument valable qui démontrerait comment une séparation des sexes rendrait la course meilleure ou plus sécuritaire pour quiconque. Il s'agit tout simplement d'une autre sorte de course. J'ai discuté de ce sujet avec plusieurs patineuses pro, et toutes fulminaient à cause du manque de compréhension fondamentale de la dynamique de course entre femmes. Je n'ai jamais entendu parler d'un seul accident causé par des femmes pro s'impliquant dans le peloton des hommes. Les 2 ou 3 filles qui sont capables de rester avec le peloton de tête sont toutes des patineuses de grande expérience. Au contraire, à Athens-to-Atlanta ce qui m'a toujours préoccupée le plus dans les premiers kilomètres, c'est les gars inexpérimentés et sur-musclés, dont plusieurs patinent assez mal (donnant des coups de pied à l'arrière), ne se souciant point d'être syncronisés avec le reste du peloton, ignorant comment dépasser sécuritairement ou faire une descente en peloton. C'est une fausseté facile de dire que les femmes "se calent" et ne tirent jamais quand elles sont avec des hommes. Certainement -- et tout comme la moitié des gars dans le peloton -- j'ai eu l'expérience d'être tellement fatiguée que je ne tirais que peu et moins fort. Mais bien souvent, c'est les dames qui font le gros du travail! Cette année à A2A c'est Kim Ames qui fouettait les 10 gars dans le peloton à rouler plus vite, menant l'attaque des montées, partant même en échappée pour quelques kilomètres. Et au Festival de la Santé cette année, Kelly Martinez a été très impressionnante en tirant le peloton des hommes pro. Un autre argument qu'on entend parfois, c'est que "la plupart" des courses ne permettent pas le cross-drafting, et donc cela "doit être mieux". Autre foutaise. Au cours des années, et sans les privilégier, la plupart des courses auxquelles j'ai participé ont permis le cross-drafting dans toutes les catégories. C'est un donné dans toute course où le parcours est accidenté ou qui n'est pas en boucle, car le terrain difficile espace les compétiteurs, et sur les parcours d'un point à l'autre, les moins forts ne peuvent pas se réinsérer parmi ceux qui, en boucle, auraient pris un tour d'avance. Le cross-drafting est surtout désirable aux courses qui n'offrent pas de ces bourses alléchantes qui attirent les pros en grand nombre, ainsi qu'à celles où il y a énormément d'hommes et peu de femmes. Quelques courses qui permettent le cross-drafting: le Cactus Classic marathon, le Texas Road Rash marathon, toute la série NoCal Dan Burger 50k, le Napa Valley Inline Marathon, toutes les courses à Los Angeles exceptée Long Beach (où il y a tellement de patineurs pros qu'ils sont presque la moitié des participants), le Silver Strand Half Marathon, le Big Granite marathon, le River Roll, le Festival de la Santé, et beaucoup d'autres que j'ai connues au fil des ans. En Europe, plusieurs courses ont des départs distincts pour hommes et femmes, mais permettent aux femmes qui ont perdu le peloton pro de se rejoindre aux hommes par la suite. L'interdiction du cross-drafting permet-elle une compétition "plus juste"? Absolument pas!!! Soutenir que c'est le cas ne fait que révéler une méconnaissance complète des réalités et des tactiques particulières de la compétition féminine pro, surtout aux États-Unis. À cause du fait que les femmes sont tellement moins nombreuses que les hommes (dans toutes les courses où moi j'ai participé), le rôle des hommes est primordial. C'est à souligner: même lorsque les femmes sont séparées des hommes, dans toutes les courses les hommes jouent un rôle dans la compétition féminine. Dommage pour les gars dans l'Avancé qui se targuent de rattraper les femmes pro -- les meneuses du peloton pro féminin font exprès pour vous attendre en roulant moins vite qu'elles pourraient. Dès que le chemin est plein de patineurs hommes (et de chaos), les filles astucieuses font le saut (parfois dans le peloton masculin pour un moment illégal, ce que je n'ai jamais vu être pénalisé), et alors elles s'échappent, sachant que les autres paniqueront ou seront ralenties par le trafic. C'est ainsi qu'ont été faites les échappées principales cette année à Long Beach et au 100K de NY; je l'ai fait moi-même (sans aucun drafting illégal, bien sûr) dans le peloton maître à Northshore. En une autre variation, si le peloton avancé masculin est particulièrement gros, une équipe féminine peut coincer toutes les autres femmes en arrière des hommes. C'est ce qui s'est passé à Long Beach en 2003. Dans cette course-là, une fille s'était échappée loin en avant; ses coéquipières l'ont protégée en bloquant les autres femmes, nous obligeant de rouler mollo au rythme des hommes. Plus tard, la congestion masculine à la ligne d'arrivée a frustré plusieurs compétiteurs féminins. Même dans le Swiss Inline 111 -- la course européenne qui se ressemble le plus à A2A, mais avec 1600 participants et un départ distinct pour les femmes pro -- les femmes se servent des gars. Si tu perds le peloton à cause du trafic ou d'un changement de rythme, tu peux te faire ramener par un gang de gars et ainsi rentrer dans le jeu. Je l'ai vu, c'est complètement légal -- mais ce n'est pas "juste". Aux États-Unis, la séparation des femmes récompense le travail d'équipe et l'accélération rapide, mais non pas l'endurance. Lorsque le peloton est petit, si tu pars fort toute seule il n'y a pas beaucoup qui auront les tripes de t'accompagner. Un petit groupe de 2 ou 3 aurait de la misère à s'échapper d'un peloton de 15, même en ayant des coéquipières pour les protéger. Ce qu'on voit plutôt c'est un jeu où on roule mollo, bloquant, gênant, manoeuvrant pour bien se placer pour les derniers 300 mètres, avec rien que quelques petits sprints au préalable pour réduire le peloton. Ça ne donne pratiquement rien de baisser la tête et tout donner, car à moins de réussir une échappée (ce qui est rare), les filles à l'arrière travailleront ensemble pour rester proches et te battre en sprint à la ligne d'arrivée. En Europe il y a souvent des lapins désignés dont c'est le boulot de maintenir un rythme élevé. En leur absence, personne ne veut mener ou travailler fort -- on n'a aucune motivation à se dépasser. Voilà une des raisons pour lesquelles les mêmes femmes qui, en France, font des marathons de 1h14, ne font que des marathons de 1h23 ici. Cependant, avec le cross-drafting, c'est les gars qui servent comme lapins! Avec une bonne raison à faire un trou devant les autres femmes, et sans le découragement de devoir patiner seule pendant de longs kilomètres, enfin on est motivée à donner tout ce qu'on a. Et l'effet c'est de créer une course beaucoup plus dure pour les femmes pro, un portrait plus réaliste de tes forces véritables, et donc beaucoup plus gratifiante. Pour réussir, peu importe si on lui permet de rouler avec n'importe qui ou seulement avec d'autres femmes, la gagnante féminine est nécessairement forte, intelligente et expérimentée. Le cross-drafting n'est en soi ni "pire" ni "meilleur" que la séparation des sexes -- mais ça crée un autre genre de course: une course qui récompense le courage plutôt que la ruse, et qui peut être tout aussi amusante pour celle qui termine en queue de peloton que pour celle qui gagne. Kim Perkins |